Comment évolue la mobilité socio‑économique entre générations ? Gregory Verdugo s'emploie à repondre à cette problématique à travers son projet INEQGEO, lauréat de l'appel CY Initiative 2025.
CY Initiative : Pourriez-vous vous présenter et nous en dire plus sur votre carrière et vos grandes thématiques de recherche ?
Gregory Verdugo : Je suis professeur d'économie à CY Cergy Paris Université depuis deux ans. J'ai commencé ma carrière par une thèse à l'École d'économie de Toulouse, il y a maintenant 15 ans. J'ai ensuite travaillé pendant 6 ans à la Banque de France, avant d’être nommé à l’université Paris Panthéon Sorbonne comme maître de conférence, puis à l’université d’Évry comme professeur.
Je suis spécialisé dans l'économie du travail et l'économie urbaine. Mes travaux portent sur les questions d’inégalités, en particulier dans leur dimension géographique : je mène des recherches sur l'impact de l'immigration sur les marchés de travail locaux ainsi que les déterminants de la ségrégation spatiale en France. J’ai également réalisé des travaux portant sur les inégalités de salaires, soulignant l’importance croissante du diplôme ou des origines des individus.
CY Initiative : Vous avez été lauréat de l’appel à projets 2025 de CY Initiative. En quoi consiste ce projet ? Quel est son objectif ?
Gregory Verdugo : Il y a aujourd’hui une abondante littérature sur les inégalités intergénérationnelles, qui s’est rapidement développée depuis une dizaine d'années en raison de la démocratisation de l’accès aux données dans certains pays. Dans d’autres pays comme en France, il est encore difficile d'obtenir les données et surtout de faire le lien entre le vécu des parents à celui de leurs enfants car ce type de données est souvent confidentiel. Pour les États-Unis, les travaux de Raj Chetty sur ce sujet ont montré l'importance de l'environnement local sur les inégalités intergénérationnelles : selon le quartier dans lesquels on grandit, les chances de mobilité ascendantes peuvent être plus ou moins importantes, et cet effet peut être particulièrement marqué pour certains groupes.
Avec ce projet, nous souhaitons prolonger ces analyses par une étude détaillée du contexte français. Nous souhaitons comprendre de quelle manière le niveau socio-économique des enfants est corrélé avec celui des parents, et comment cette corrélation varie au cours du temps mais aussi dans l’espace. L'objectif est ainsi double : d'une part mieux mesurer comment la mobilité intergénérationnelle a varié dans les dernières décennies et dans l’espace ; d'autre part comprendre les mécanismes qui expliquent les variations observées.
Ce projet comprend trois axes principaux. Il s’agira tout d’abord de produire des séries longues pour documenter l'évolution de la mobilité intergénérationnelle entre cohortes. Ensuite, nous étudierons les variations spatiales — la distinction urbain/rural, l'effet des grandes agglomérations et des départements — afin de voir comment l'urbanisation a modifié la mobilité. Le troisième axe de ce projet évaluera le rôle de la massification de l'accès à l’éducation (massification du bac et de l'enseignement supérieur dans les années 1980 prolongée par les expériences d’ouverture d'universités dans les années 1990) pour savoir si elle a contribué à fluidifier la mobilité. L'ambition est d'établir pour la France un état des lieux renouvelé des inégalités intergénérationnelles et d'en tirer des enseignements utiles à la recherche comparative et aux politiques publiques.
Le projet s'appuiera sur des collaborations nationales et internationales. Parmi les partenaires Arnaud Lefranc, membre du projet et professeur à Cergy, travaille déjà avec Markus Jäntti de l'université de Stockholm sur ces sujets. De même, nous envisageons une collaboration avec Fumiaki Ojima de l’université Doshisha de Kyoto.
CY Initiative : Concrètement, comment va se déployer ce projet ?
Gregory Verdugo : La première étape consiste à créer des séries de données permettant de comparer l'évolution des inégalités intergénérationnelles entre cohortes au cours du temps. Concrètement, nous allons rechercher et harmoniser autant que possible les données permettant de lier parents et enfants, en s'appuyant notamment sur des enquêtes de l’INSEE collectées depuis les années 60–70 (enquêtes emploi, l'échantillon démographique permanent, etc.). Certaines de ces données ne sont accessibles que depuis peu, pour des raisons de confidentialité.
Ce type de données ne nous permettra pas de mener une analyse à une échelle aussi précise que celle de la population d’un quartier, mais nous pourrons atteindre une granularité régionale, départementale et différencier entre les grandes agglomérations. L'approche se fera en deux temps : d'abord une phase descriptive pour établir les faits et construire des séries temporelles ; ensuite une phase analytique pour identifier les mécanismes. Une fois les premiers résultats disponibles, nous souhaitons organiser des événements scientifiques pour mettre les résultats en perspective avec d'autres travaux européens et internationaux, stimuler la recherche comparative et éventuellement produire des notes de synthèse ou des livres blancs destinés au grand public et aux décideurs.
CY Initiative : Pourquoi avoir candidaté à cet APP ?
Gregory Verdugo : Plusieurs raisons nous ont poussés à candidater. Tout d’abord, ce soutien offre une visibilité et une crédibilité initiales pour construire un projet à moyen terme — affiner les premiers résultats et postuler ensuite à des financements plus importants (ANR, bourses européennes). Le dispositif CY Initiative permet d’organiser le travail de recherche et de préparer son prolongement (collaborations, conférences, publications, notes de politique publique). Grâce à ce programme, nous allons pouvoir financer l’accès aux données confidentielles nécessaire à ce travail et mobiliser des ressources humaines et matérielles indispensables.