le 12 janvier 2021
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Publié le 12 janvier 2021 Mis à jour le 18 janvier 2021

Quel est l’impact du Covid sur les préférences des gens ? L’un des sujets de recherche du Professeur André de Palma

En 2019, CY Initiative créait 5 nouvelles chaires d’excellence pour renforcer toujours plus l’attractivité et la compétitivité de la recherche de l’initiative. Ces chaires permettent de développer le potentiel et la visibilité scientifique, en attirant des chercheurs de très haut niveau sur des thématiques de pointe. Nous avons eu le plaisir d’échanger avec André de Palma, titulaire de la Chaire d’excellence senior en Économie pilotée par l’UMR CNRS 8184 sur sa carrière, sa vision de la recherche et ses travaux.

Pouvez-vous nous en dire plus sur vous et votre carrière ?

J’ai en fait commencé ma carrière en tant que Physicien avec une première thèse à l’université libre de Bruxelles sous la supervision du prix Nobel de chimie (1977), Ilya Prigogine, sur le sujet des systèmes thermodynamiques complexes de non équilibre. Cette période a été passionnante. J’ai pu rencontrer des personnalités du monde à la fois de la recherche et du privé pour échanger sur les problématiques de ma thèse et bien plus largement. Des discussions riches qui ont permis de faire émerger beaucoup d’idées, au sein d’un groupe interdisciplinaire.

Une fois ma thèse soutenue, je me suis tourné vers une discipline qui m’intéressait depuis longtemps sans savoir vraiment ce que c’était : les sciences sociales. J’ai ainsi intégré le département de géographie de l’université de McMaster au Canada. Je jouais le rôle de modélisateur et de mathématicien pour des géographes; c’est à cette occasion que j’ai pu m’initier aux sciences humaines. J’ai ainsi pu dépasser les principaux obstacles pour appréhender une discipline : le vocabulaire et les codes. Nous trouvons et utilisons les mêmes mots d’une discipline à l’autre, mais leurs sens changent. 
Je suis ensuite revenu en Belgique pour faire de la recherche et obtenir un diplôme en économie à l’université de Louvain (CORE). Il était clair pour moi que la meilleure manière d’apprendre l’économie c’était de l’enseigner. J’ai ainsi intégré Queen's University, en Ontario en tant que visiting professor en économie.
Puis de retour en France j’ai présenté une thèse en économie à l’université de Bourgogne et je suis parti aux Etat-Unis à l’Université de Northwestern où j’étais de fait entre le département d’engineering et celui d’économie. J’enseignais des matières interdisciplinaires comme par exemple l’économie urbaine ou l’engineering value analysis (évaluation de projets).

L’Université de Genève (HEC) m’a ensuite offert un poste de professeur en marketing qui m’a permis de poursuivre une idée que j’avais : le marketing devait se rapprocher de l’économie et de la psychologie. C’était une expérience d’enseignement riche. 
Ensuite je suis revenu en France et une première fois à Cergy en 1992 car j’avais entendu parlé du THEMA et il était à l’époque dirigé par deux personnes que je respecte beaucoup dans le milieu : Robert Gary-Bobo et Alain Trannoy. Ils voulaient créer un nouveau centre de recherche en construisant une équipe dans le domaine des choix publics. Et je pense que l’une des meilleures équipes du monde s’est constituée sur ce sujet. C’était une aventure intéressante avec une belle équipe, jeune et dynamique.
Puis j’ai rejoint l’ENS Cachan (ENS Paris-Saclay) en tant que professeur d’économie durant une dizaine d’années pour ensuite revenir à Cergy et rejoindre CY Cergy Paris Université dans le cadre de la chaire d’excellence. 
 

Quelle est votre vision de la recherche et sa place dans la société ?

Ayant vécu une dizaine d'années en Amérique du Nord, et ayant fait beaucoup de mes travaux de recherche là-bas, je suis devenu chercheur  avec une ouverture d’esprit et des activités connexes qui viennent apporter des éléments nouveaux à la recherche, à l’enseignement et aux étudiants. Les chercheurs doivent aller à la rencontre du  monde et de ses réalités. Ces expériences peuvent ainsi influencer leur recherche et offrir des débouchés aux étudiants. 

Appliquer une recherche c’est souvent très long. Une fois la recherche finalisée, 3 à 5% du travail est accompli si on parle d’applications pratiques. Il faut ensuite la mettre en application et voir dans la pratique ce que cela donne et ajuster le modèle si besoin. C’est très enrichissant pour la recherche et essentiel pour qu’une idée puisse donner lieu à de vraies mises en pratique. 
Le décalage est souvent très grand entre la formulation d’un problème par le chercheur et sa formulation dans le monde “réel” et la Société. Ce lien entre la recherche et la société doit se développer pour que la manière dont le chercheur formule le problème soit corrélée avec les problèmes qui se posent dans nos sociétés. 
 

Sur quels sujets de recherche travaillez-vous ?

Je travaille depuis quelques années déjà sur l’économie des transports et de la mobilité avec comme pierre angulaire la question suivante : qu’est-ce que l’économiste a à dire sur un sujet qui est plutôt celui d’un géographe ou d’un ingénieur ?
Et bien la réponse est simple : beaucoup de choses. Lorsque l’on construit une route entre un point A et un point B, le but est souvent de gagner du temps et de proposer un trajet plus court. Et c’est là que l’économiste agit et pose la question de la demande induite : du coup plus de gens vont emprunter ce chemin plus rapide et notamment ceux qui ne l’empruntaient jamais, car trop long ? Et in fine le temps de trajet pourrait être rallongé à cause de la congestion. Cet investissement sera-t-il donc rentable ? Quels sont les risques ? Faut-il mettre en place une régulation, une tarification, un design particulier ?
Toutes ces questions m’ont notamment permis de développer le concept de permis de mobilité. Il s’agit de distribuer des unités (“token”) aux citoyens afin de leur permettre de se déplacer. En fonction de leur utilisation des transports et de leurs impératifs de mobilité, ils utiliseraient un nombre d’unités différents. Il s’agit de créer un différentiel entre par exemple prendre l’autoroute aux heures de pointe versus aux heures creuses. Le but est celui du pollueur-payeur et celui d’internaliser les externalités de congestion (sans effets pervers) tout en préservant l’équité.

Un autre de mes autres sujets de recherche porte sur l’économie de la famille : quelle est l'organisation de la famille et son rôle dans les prises de décision ? Quel est le processus de décision sur des questions comme : où vit-on ? Il s’agit de regarder les processus de “négociation” et de décisions jointes au cœur de la famille et de comprendre quels sont les facteurs qui expliquent la prise de décision (niveau d’étude, salaire…). C’est un sujet clé pour les entreprises et pour l’Etat aujourd’hui.

Je travaille aussi de manière transversale sur le risque qui est un sujet que l’on retrouve dans mes différentes recherches; je m’intéresse également à l’économie industrielle via les modèles de choix discrets. Il s’agit de modèles qui décrivent comment les individus qui font face à un choix discret d'alternatives agissent. 
 

Et du coup quels sont les thèmes et problématiques de vos travaux de recherche dans le cadre de la chaire ?

Je travaille actuellement sur la problématique de l’impact de la Covid sur les préférences des gens. C’est un sujet peu balisé. Est-ce que passée cette crise, les gens se comporteront comme avant, ou bien changeront-ils leur manière d’agir et de choisir ? Je travaille notamment avec le Société du Grand Paris sur l’impact de la Covid sur la mobilité en Ile-de-France aujourd’hui et dans les années à venir au regard des investissements faits dans le cadre du Grand Paris express. Un sujet à la rencontre de l’économie des transports et de l’économie de la famille avec un aspect risque très présent.

Au 1er janvier, nous travaillerons également sur le projet Affinité ANR qui se pose la question de l’impact des différentes politiques publiques d’une ville au niveau des familles et de leurs membres. 
Il s’agira également de mesurer l’impact des politiques publiques sur l’environnement avec par exemple la mesure de l’impact du dézonage de la carte Navigo sur le prix de l’immobilier Parisien. L’objectif pourrait être de mettre en place une carte représentative de l’impact environnemental et un bilan énergétique des impacts environnementaux pour créer un modèle intégré transport (METROPOLIS) et occupation du sol (URBANSIM). Tout un programme. Tout cela, bien sûr, est impossible sans le concours des jeunes, pierre angulaire de la recherche et du monde de demain.